cultiver votre jardin de sagesse

Par Marion Clémençon:  « Apprentissage et Compréhension »

A partir d’un problème relaté par un jeune praticien : « Ça m’énerve quand les élèves ne comprennent pas en PCM, je les engueule ». Dans notre laboratoire d’expérience, nous ne jugeons pas, et je remercie les jeunes praticiens, qui nous font part de leurs difficultés professionnelles. D’une part d’en parler ça les soulage, ça les allège, d’autre part ça nous fait tous réfléchir. Chacun peut amener son point de vue de manière neutre.

On ne nous demande pas dans nos cours d’être gentil ou méchant mais plus humain pour aider nos élèves à devenir plus humains. La vie est trop dure pour rajouter de la méchanceté dans nos cours. Il n’y a pas faute ni de notre part ni de la part de l’élève, c’est son histoire et nous devons la respecter. Une des constantes de cette méthode, c’est le respect de la personne. Chaque élève est unique et nous devons le respecter même avec son incompréhension.

Notre plaisir à enseigner dépend aussi de notre capacité à tolérer que certains de nos élèves puissent ne pas comprendre. Le jour où nous acceptons que les gens ne sont pas obligés de comprendre tous ce que nous proposons, nous nous sentons mieux nous-mêmes.

Comme un défi, nous pouvons chercher des chemins détournés pour aider l’élève à avancer sur ce parcours ; Ex de stratégie, j’ai une élève qui a eu un accident vasculaire cérébral. Quand je parle de droite et gauche, elle ne comprend pas. Quand je dis “la main du côté de la baie vitrée”, elle comprend.
Je peux aussi me dire, si une élève ne comprend pas ça n’est pas grave, elle comprend se qu’elle peut comprendre et si elle revient c’est qu’elle y trouve son compte. Elle a toute sa vie pour avancer et évoluer à son rythme.

Et de temps en temps, nous pouvons amener une leçon un peu plus « challenging » comme disent les Anglais. Mais en fin de leçon il est bon de revenir vers quelque chose de simple comme le premier mouvement de référence par exemple.
Nous ne sommes pas là pour changer les gens (qui sommes-nous pour vouloir les changer ?), mais pour les accompagner, les soutenir, les stimuler et peut-être les aider à grandir, à s’alléger sur un bout de leur chemin.

Moshé Feldenkrais s’intéressait particulièrement à la façon dont chacun apprenait. Une grande partie de son travail a été de trouver des moyens, des stratégies pour détourner l’incompréhension et permettre à l’élève de relâcher à son insu. Comme je le mentionnais précédemment, très souvent au début d’une leçon de PCM, Feldenkrais propose à l’élève un mouvement de référence, exemple simple : tourner la tête de droite à gauche.
Si l’élève se sent bloqué d’un côté, ça le frustre, ça l’énerve. Puis Feldenkrais l’amène vers tout un dédale de mouvements avec des différenciations, des contraintes, des rigueurs comme jouer avec les yeux, le bassin et il l’aide à créer des liens. Il pose des questions apparemment insignifiantes. Grâce à cette attention toute particulière à lui-même, grâce à cette perception sensorielle, en fin de leçon le mouvement de l’élève change. Se sont tous ces défis, tous ces parcours détournés qui permettent au système nerveux de l’élève de se délier, de s’assouplir et se rendre plus disponible pour l’amener à la compréhension en douceur. Toutes ces stratégies sont des grandes forces de la méthode Feldenkrais.

C’est grâce à ces incompréhensions rencontrées par nos élèves que nous nous remettons sans cesse en question et que nous devenons inventifs, créatifs pour les aider à grandir dans le respect et la tolérance.
Le respect de l’autre ce n’est pas de vouloir absolument qu’il change. S’il est comme ça avec un mouvement arrêté, il a des raisons de le faire. Vouloir le changer, c’est déjà un conflit. La confusion et le chaos sont indispensables avant la compréhension.

Quand nous travaillons selon cette méthode, il nous faut beaucoup de sagesse pour attendre que la prochaine étape s’impose d’elle même sans la devancer et sans l’interpréter. Si nous faisons des choses trop éloignées de la personne, cette surcharge n’aura pas de sens pour son système nerveux. Nous devons être prudent et travailler à l’intérieur des limites du cadre où le système nerveux de la personne peut recevoir l’information.

Moshé Feldenkrais disait : « La personne humaine a la capacité la vie durant de se modifier et de se perfectionner ».
Pour bien apprendre il faut enseigner, alors à vos leçons. Et encore merci à tous mes élèves qui me font grandir chaque jour.


Article de Marion Clémençon. Extrait du Corpus 4, le Bulletin #64.
Voici pourquoi j’ai choisi de publier ici cet article, Catherine Chat