Par Dominique Ménase, « En Imagination », Partie 3

Cet article est la troisième et dernière partie de l’article de Dominique, vous pouvez retrouver sur notre site “En Imagination, Partie 1″ et “En Imagination, Partie 2″.

Pour ma part, je peux témoigner du rôle majeur de l’imagination dans la récupération de capacités. Je souffrais de plus en plus d’un genou, abîmé lorsque j’avais 11 ans à la patinoire et ensuite maltraité par la pratique intensive de sports « musclés » pendant de nombreuses années, jusqu’à une mauvaise chute de cheval à l’âge adulte.

J’ai pu, grâce à la pratique du Feldenkrais, repousser l’opération pendant 20 ans, mais il est arrivé un point de douleur et de handicap tel que j’ai décidé de me faire opérer. Le 29 février 2012, un chirurgien m’a implanté une prothèse totale. Les 15 jours qui ont suivi l’intervention, la douleur et l’impossibilité de « commander » à ma jambe ont été terribles.

Les soins habituels focalisent sur la partie opérée et pour moi, le fait de n’être plus qu’un genou les premiers jours a été une perception/sentiment insupportable ; je ne connectais plus les autres parties de mon corps: je me morcelais. Le troisième jour, j’ai refusé tout net la kiné telle qu’on me l’imposait. Le kiné installait dans mon lit un appareil d’entraînement mécanique, il n’était pas adaptable à ma petite taille, et vers l’extension le mécanisme relevait ma hanche. C’était très douloureux.

Notre cerveau a besoin d’un modèle acceptable pour améliorer le côté en souffrance. Par conséquent, comme nous n’avons cessé de l’entendre durant nos formations à la Méthode FeldenkraisTM, il est pertinent de s’intéresser au côté valide, afin de vérifier comment il fonctionne, puis de jouer très progressivement pour mesurer les possibilités actuelles en comparant les deux côtés.

Chaque jour, je me donnais des auto-IF et des petits challenges de PCM. J’ai commencé par essayer de sentir le poids, la longueur du côté gauche, là où j’avais perceptiblement la plus grande visibilité et clarté d’analyse de mes sensations. J’ai cherché à estimer la quantité d’énergie nécessaire et suffisante et où la puiser, dans l’intention de décoller la jambe du matelas – sans le faire jamais. Je cherchais à localiser d’où s’organisait cette action. Puis, je pensais à l’autre jambe ; je lui disais : -vois ce que tu ne sais plus faire; à la jambe valide, je demandais d’imiter celle en difficulté.

Le jour qui a suivi cette expérience, on m’a fait lever: je suis restée assise au bord du lit; les yeux fermés, je me suis demandé si mes deux talons étaient sur une même ligne… ma jambe droite étant impossible à contrôler (elle se pliait à peine), j’ai commencé à glisser le pied gauche, un peu vers l’avant, un peu vers l’arrière… jusqu’à sentir mes deux pieds alignés… angles obtus derrière les genoux. J’étais bizarrement posée dans mon bassin mais j’avais l’impression que mes jambes étaient parallèles. J’ai alors ouvert les yeux et j’ai constaté que le pied du côté droit (opéré) se tenait à 25 cm de distance en avant du pied gauche. Ma sen- sation et la pensée étaient désaccordées.

J’ai donc commencé à m’occuper de moi par tranches de 10 à 20 minutes, 5 à 10 fois chaque jour avec des jeux doux, lents, sans forcer, toujours avec le côté apte. Des mouvements vers l’avant, vers l’intérieur, vers l’extérieur, vers l’arrière, des petits mouvements circulaires, des jeux avec le pied, cheville libre ou fixe, pieds réunis ou séparés. J’observais ce que faisaient mon bassin, mes ischions, mes côtes, mes épaules, ma tête, puis je transposais en imagination de l’autre côté.

Je vérifiais si en engageant les diverses parties dans l’organisation, je percevais mieux ma jambe. J’ai très vite préféré m’installer sur un siège plutôt que sur le lit pour mes explorations.

Chaque jour, j’essayais des jeux nouveaux sans insister et toujours du côté disponible. Même allongée sur le lit, pour me rouler sur le côté puis sur le ventre, je cher- chais comment entraîner les parties lourdes en m’arrangeant pour qu’elles glissent sur un support (l’autre jambe, un rouleau) – des astuces à trouver pour échapper à la douleur. Le quatrième jour, l’infirmière, épatée, m’a trouvée en train de dormir sur le ventre.

A partir du huitième jour au centre de rééducation, je résistais à la manipulation articulaire, aux appareils de tortures et poulies dans la « cage », le banc n’était même pas réglable, j’installais un boudin dans mon dos pour me caler. Le kiné pouvait seulement me masser, drainer et, très vite, aussi s’occuper de la cicatrice (38 agrafes) et ce traitement-là me faisait du bien.

Au bout de 12 jours, j’ai quitté le centre de rééducation où j’étais censée rester entre 4 et 6 semaines.

J’avais atteint les critères de sortie et je ne supportais plus le lieu. Ces critères consistent à plier suffisamment la jambe pour monter et descendre un escalier, lever le pied sans compenser, ou très peu, au niveau du bassin et d’être autonome pour les soins et la toilette. On m’a fait promettre aussi de ne pas briquer ma maison pendant un certain temps ! Jusqu’à ce que le taux de fer dans le sang remonte, j’en aurais été de toute façon incapable ; les globules rouges mettent 2 mois à se reconstituer.

Ma première leçon chez moi, je l’ai prise avec une PCM qui me venait de Myriam Pfeffer. Sur le dos, glisser le pied gauche (valide) vers mon bassin en laissant le genou plier par l’extérieur et même chemin pour rallonger, puis, en imagination seulement, du côté droit. C’était très difficile. Le lendemain même leçon, à partir de la position plantes de pieds ensemble et demander au gauche (valide) de donner la direction au droit, d’abord pour allonger en utilisant la pesanteur.

J’ai très vite amélioré l’usage de ma jambe. J’ai pu abandonner les cannes anglaises au vingtième jour. Je gardais une simple canne quand je sortais, pour la sécurité, pour que les gens ne me bousculent pas. Et j’ai repris le volant mi-avril.

Un mois après, j’ai eu la première visite de contrôle. Le professeur C. était content de lui, content de moi, j’avais de l’avance sur les normes de rééducation classiques. Fin juin, au deuxième contrôle effectué à l’hôpital par le chirurgien et grâce au stage de Feldenkrais à Montpellier avec Mara Della Pergola et Sabine Pfeffer, je m’asseyais en tailleur naturellement – sans tirer manuellement sur ma cheville pour ramener le pied vers moi. Pour la kiné, les résultats étaient bluffant par rapport aux normes de récupération de ses patients. Sept mois après l’implantation, je commence à me mettre à genou sans y penser, mais ce n’est pas encore agréable.

Aujourd’hui, après 6 mois et demi, je porte ma prothèse comme on porte un vêtement sur soi, mais celui-là je le porte au dedans, je le sens, sans douleur ni gène, juste une présence (500 grammes ?), une perception quand je nage avec une sensation nette de différence de pression de l’eau, la perception de la température de l’eau au niveau de mes deux jambes est différente.

Donc, le travail en imagination est fructueux à condition que la personne ait une conscience corporelle, sinon, il faut lui apprendre à ne pas penser ce qu’elle sent ou devrait sentir, mais à observer ses perceptions, à cap- ter les sensations et entre les expériences à mesurer les variations sensorielles.

Si on effectue des mouvements sur les deux côtés, quand c’est possible, il faut veiller à ne pas proposer des jeux symétriques afin que le tonus musculaire ne varie pas de façon équilibrée comme en gymnastique, mais plutôt chercher à créer des modifications sensorielles mesurables. La notion d’écart étant essentielle pour que le système nerveux central remanie ses circuits.

« C’est notre capacité à apprécier des différences qui élargit la conscience. » Boris Cyrulnik.


Article de Dominique Ménase. Extrait du Corpus 5, le Bulletin #65.
Voici pourquoi j’ai choisi de publier ici cet article, Catherine Chat