Il y a ce que nous savons que nous faisons en exerçant avec art l’enseignement reçu, pour certains d’entre nous de Monsieur Moshe Feldenkrais par voie directe, pour d’autres de ses successeurs : une pédagogie de l’expérience corporelle pratique par la réappropriation du corps ressenti et vécu. Une pratique dont les stratégies et les effets peuvent être décrits en ce que je nommerais volontiers une « phénoménologie du corps vivant, vécu ».

Pour comprendre ce qui se passe dans la pratique d’une méthode telle que la Méthode Feldenkrais, ce qui, sur un plan théorique, pourrait être nommé une praxis, pour en cerner le processus, tenter d’en approcher la compréhension, il nous faut quitter les chemins linéaires d’une causalité qui nous est coutumière et envisager de nous engager sur les chemins incertains d’une réflexion imprégnée des théories récentes de la systémique, de la complexité et de l’émergence2. Comme pour tout paradigme nouveau, une telle étude implique une approche à la fois phénoménologique, analytique et théorique, située dans le cadre épistémologique des avancées scientifiques actuelles.

Cette nécessité d’aller-retour continuels entre l’expérience pratique et sa formalisation théorique capables d’expliciter les phénomènes émergents représente une immense difficulté que les praticiens Feldenkrais contournent souvent : plutôt que de s’aventurer sur le terrain de l’explication, ils invitent ceux qui posent des questions à venir éprouver par eux-mêmes les effets d’une telle pratique, trouvant alors leurs propres mots pour dire ce qui relève de leur vécu.

Si la reconnaissance passe par l’expérience pratique positive partagée, elle nécessite aussi la possibilité de publier nos recherches, même réduites à une description phénoménologique qui ne nous enferme pas dans des définitions et fictions théoriques. Je vais tenter ici, dans une première étape de situer mon propos en donnant à nos recherches un port d’attache dans un champ disciplinaire identifiable. Cette identification nécessitera de nous inscrire, à partir de la description des phénomènes émergents, dans les grands courants qui animent les recherches contemporaines dans le domaine de la psychologie, des neurosciences, des sciences cognitives, des recherches fondamentales en biologie, non sans faire une référence aux théories de la complexité, de l’émergence, et environnementales.

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